Depuis le mois dernier, nombreux sont les économistes (
Jean-Claude Trichet,
Alan Greenspan, etc …) et les institutions financières (à commencer par le F.M.I.) à déclarer haut et fort : « nous sommes sortis de la récession, la reprise est là ! ».
Mais qui est ce « nous » ? Telle est la question !
Pour y répondre, il suffit de traquer les visages qui arborent un sourire resplendissant à l’annonce de ces nouvelles. Sans surprise, il s’agit de ceux des grands patrons, des banquiers et leurs cortèges de traders ainsi que ceux des ministres de l’économie, pour lesquels le pire semble être passé, voire même oublié.
L’honnêteté pourrait alors au moins les pousser à compléter leur phrase ainsi : « Nous sommes sortis de la récession, la reprise est là ! Mais qu’en est il pour « eux »? »
Ce « eux » renvoie au plus grand nombre d’entre-nous que les grands pontes de l’économie ou de la politique tiennent, en l’espèce, pour quantité négligeable. Comment les reconnaît-on ? Contrairement aux précédents, ils affichent un visage livide qui reflète les inquiétudes oppressantes et obsessionnelles causées par l’irresponsabilité et l’appât du gain des premiers qui ont plongé l’économie dans la pire récession depuis la Seconde Guerre Mondiale.
Alors que faire ? « Il faut moraliser le capitalisme ! » nous rétorque-t-on. Solution démagogique qui ne peut satisfaire que les simples d’esprit. C’est oublier, comme l’écrivait si justement Karl Marx, que le « capitalisme ressent toute limite comme une entrave » et en l’espèce, la morale en constitue une que le système ne se saurait tolérer.
En attendant l’avènement d’un « capitalisme à visage humain » renvoyé aux calendes grecques, les banquiers renouent avec leurs errements passés en matière de spéculation et de rémunération. De leur côté, les grandes entreprises aux « résultats meilleurs que prévu » licencient massivement en espérant ainsi compenser temporairement la baisse de la demande et gonfler leurs chiffres d’affaire afin de rémunérer les actionnaires, qui désireux d’obtenir des rendements importants et rapides poussent à la délocalisation vers les pays à bas coup salariaux. Cette crise est d’ailleurs l’alibi parfait pour accélérer ce processus en cours depuis plusieurs années. Or ces manœuvres habiles n’auront qu’un temps, car en se séparant de leur main-d’œuvre, les entreprises hypothèquent encore plus une reprise rapide et durable, dans la mesure où l’origine de la crise s’explique par un défaut de la demande et non de l’offre.
Mais cette récession comporte également des faits inédits. Si par le passé, les couches populaires faiblement qualifiées constituaient le plus gros des victimes de la mondialisation libérale, aujourd’hui, les classes moyennes et « moyennes supérieures », jusque-là épargnées, se voient menacées : l’emploi des cadres chute, et bon nombre d’ingénieurs notamment dans l’informatique se retrouvent en concurrence avec leurs homologues indiens ou chinois prêts à travailler pour des salaires dérisoires. Et quid des jeunes diplômés, qui après avoir consacré du temps et d’importants moyens financiers pour mener à bien des études supérieures parfois longues, vont devoir se contenter pour vivre de "petits boulots" sous-payés pendant une période indéfinie ?
Face à cette situation, les analystes agitent les taux de croissance des P.I.B. du second semestre de différents pays européens : + 0,3% pour l’Allemagne, la France, le Portugal et la Grèce (!) par rapport au premier semestre. Les gouvernements savent pourtant que la partie la plus difficile vient de s’engager. Comment justifier auprès d’opinions publiques désabusées que la difficile reprise économique ne profitera qu’à un très petit nombre, alors que le chômage continuera à augmenter et à menacer la majorité pour semble-t-il atteindre son apogée uniquement courant 2010 ? Comme le reconnaît le chef des économistes du F.M.I. dans un rapport à paraître en septembre, « la croissance ne sera pas assez forte pour réduire le chômage qui n'atteindra son maximum qu'au cours de l'année prochaine ». Le contraste entre reprise et chômage de masse ne pourra qu’attiser les tensions sociales et les contestations d’autant plus qu’un autre problème guette également "l’après-crise". Le monde ne connaîtra vraisemblablement plus les taux de croissance auquel il s’était habitué jusque-là, ce qui signifie que les richesses crées seront moindres et de surcroît plus mal réparties notamment à cause de la paupérisation des classes moyennes imputable à la stagnation des revenus qui dorénavant ne pourra plus être compensée par le recours au crédit.
En conversant autour de soi, il ressort que beaucoup avaient placé un certain espoir dans cette crise pensant qu’elle mettrait enfin terme à un système économique générateur de désordres et de malaises quotidiens devenus insupportables. Or chaque "bonne nouvelle" annoncée par les analystes est ressentie par les populations comme autant de lueurs d’espoir qui s’éloignent, car, si le système a définitivement perdu l’adhésion idéologique des masses, il a en revanche réussi à imposer aux esprits son caractère fatal. « A ce jour, je ne pense pas qu’on ait inventé mieux que le marché et le capitalisme. Peut-être que le marché et le capitalisme disparaîtront un jour (…) mais aujourd’hui tout ce que je vois comme alternative possible est pire et je dis il faut faire à l’intérieur du capitalisme », déclarait Bernard-Henri Levy lors d’une interview audiovisuelle. Or la survie du système s’accompagne chez les populations de l’intuition que l’ « après crise » n’apportera pas d’améliorations sensibles de leur situation et qu’elle sera d’autant plus difficile que les fonds colossaux injectés dans l’économie aux frais des contribuables ont décuplé les déficits budgétaires et la dette des états dont les comptes devront être assainis vraisemblablement, quoi que nos dirigeants déclarent, par des hausses fiscales. Il est également à redouter que Nicolas Sarkozy, prenant prétexte de « l’embellie économique », ne relance ses mesures réformatrices d’inspiration libérale.
Rousseau dans ses Confessions, livre VI nous disait : « je me rappelai le pis-aller d’une grande princesse à qui l’on disait que les paysans n’avaient pas de pain, et qui répondit : "Qu’ils mangent de la brioche." », nos "élites" semblent nous répondre la même chose…