Déchaînement politico-médiatique autour de l'élection iranienne : Retour sur une situation complexe
 # Histoire # International # Géopolitique Le 23 juin 2009 à 21h55 
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Depuis le 12 juin dernier, l'Iran est au cœur de l'actualité. Que ce soit sur les ondes radiophoniques, sur les chaînes de télévision, dans la presse quotidienne ou sur l'internet, les récits des mouvements contestataires des partisans de Mir Hossein Mossavi ne cessent d'être relatés en boucle. D'aucuns y voient une seconde révolution, mais dirigée cette fois-ci contre ceux qui l'avaient faite en 1979, c'est-à-dire les Mollah.

Avant de tenter une analyse de la situation de ces derniers jours, un bref rappel historique sur le passé de cette nation quatre fois millénaire permettrait d'en saisir les contours identitaires. Contrairement à une idée largement répandue, les Iraniens ne sont pas arabes (donc sémites), mais indo-européens. En effet vers 2000 avant J.C., des tribus indo-européennes entamèrent une vaste migration vers le sud et l'ouest : certaines d'entre elles, les Perses et les Mèdes, s'installèrent sur le plateau iranien, tandis que d'autres se cantonnèrent dans le nord de l'Inde, y détruisant d'ailleurs la brillante civilisation de l'Indus.

Rattachés par les historiens et les linguistes au rameau "indo-aryen", les Iraniens se sont largement métissés au cours de leur histoire en assimilant d'abord des paléo-asiatiques puis des populations babyloniennes et assyriennes. Il n'en reste pas moins que, selon les mots de l'historien orientaliste Jean-Paul Roux, «les Iraniens sont des Aryens, et selon, leur optique, les Aryens par excellence» (Histoire de l’Iran, Fayard, 2006).

Se posant en continuateur de l'empire Mède, et s'unissant à eux, le perse Cyrus (dit "le Grand"), issu de la famille des Achémenes,  fonda dans les années 550 avant J.C. le premier empire perse de l'histoire qui perdura jusque dans les années 330 avant. J.C. L'empire achéménide s'étendait alors de l'Egypte en passant par le plateau anatolien jusqu'aux frontières de l'Inde. Cependant vers 330 avant J.C., ce vaste ensemble fut mis à mal par les conquêtes d'Alexandre le Grand et les Perses durent se résoudre à être dominés à leur tour par les Grecs et les Parthes jusqu'en 226 avant J.C., date à laquelle le perse Ardachîr battit le dernier roi parthe et fonda l'empire Sassanide, dont l'extension à son apogée englobait l'Egypte, l'Asie centrale et les bordures est et sud de la péninsule arabique. 

En 642 de notre ère, les Arabes, fraîchement convertis à l'Islam, sortirent du désert de l'Arabie, fondirent sur le monde sassanide, le soumirent, et ouvrirent la Perse à l'islamisation, l'obligeant à abandonner sa religion ancestrale : le Mazdéisme. Cependant, si les Perses s'arabisèrent, les Arabes subirent eux aussi l'influence perse. Bien qu'ayant adopté la religion et l'écriture arabe, l'Iran conserva sa langue et fut en grande partie à l'origine de l'âge d'or du monde "arabo-musulman". Les Abbassides ne s'y trompèrent pas en leur confiant la haute administration de leur empire. Toujours selon J.P. Roux «l'Iran apporta aux Arabes la science (…) ; la philosophie classique ; son organisation administrative, son cérémonial, son raffinement, souvent des modes de pensée».

Puis vers 1055, l'Iran tomba sous le joug des Turcs Seldjoukides puis des Mongols. Ce ne fut qu'au XVI° siècle, sous la houlette de la dynastie Séfévide, que l'Iran connut sa troisième grande restauration entre 1500 et 1730. Bien que turcs, les Séfévides n'en furent pas moins considérés comme Iraniens, démontrant par là même la capacité d'assimilation de ces derniers. A cette fastueuse période succéda celle de la dynastie des Qadjar qui choisirent Téhéran comme capitale. 

Après la seconde guerre mondiale, la Perse fut dominée par les Britanniques qui s'y accrochèrent d'autant plus que des réserves de pétrole y furent découvertes. Avec leur consentement, un officier nommé Reza Kahn s'empara du pouvoir suite à un coup d'état avant de se faire couronner empereur en 1925 sous le nom de Reza Shah Pahlavi, mettant fin par la même occasion à la dynastie Qadjar. Soucieux de moderniser son pays, il l'ouvrit à l'occidentalisation et nationalisa une partie des gisements pétrolifères. 

Après la seconde guerre mondiale, les alliés envahirent l'Iran et déposèrent Reza Shah en prétextant sa trop grande proximité avec l'Allemagne nazie. C'est donc son fils, Muhammad Reza, qui monta sur le trône et qui devint un des alliés des Américains [Pacte de Bagad 1955] dans leur lutte contre l'Union Soviétique. 

Dans le contexte de l’affrontement Est-Ouest, deux axes se dessinèrent alors au Moyen-Orient : l'un, américain, avec Israël comme allié principal, soutenant par ailleurs les régimes religieux (Arabie-Saoudite et Pakistan) et les mouvements islamiques fondamentalistes (Taliban, Fréres musulmans, Hamas etc.) effrayés par l'athéisme communiste ; l'autre soviétique s'appuyant sur les régimes nationalistes laïcs comme l'Egypte, la Syrie ou encore l'Irak. Dans ce complexe jeu d'alliance, l'Iran entendait cependant conserver une autonomie nationale, mais elle allait s'apercevoir, avec la nomination en 1951 au poste de premier ministre du nationaliste Mohammad Mossadegh, que sa marge de manoeuvre était réduite. Mossadegh, conscient de la spoliation par les Britanniques de la manne pétrolière iranienne via la tentaculaire Anglo-Iranian Oil Company, décida, avec l'appui du Shah, de nationaliser cette dernière. Bien mal lui en prit ! Deux ans plus tard, en 1953, la C.I.A. le renversa et placa Reza Shah sous stricte surveillance. Mais les orientations de plus en plus nationalistes de ce dernier conjuguées à une agitation interne laïque et aux risques d'une invasion soviétique en Afghanistan poussèrent les américains à déstabiliser le Shah pour l'obliger à abdiquer et y favorisèrent l'implantation des religieux (les Mollah). La France y participa d'ailleurs : n'a-t 'elle pas accueilli sur son sol l'Ayatollah Khomeinei ? N'est-ce pas un avion d'Air France qui le ramena en Iran ? 

Que s'est il passé depuis ? Les américains, en agissant ainsi, n'avaient pas complètement perçu le fond de la Révolution Nationale de 1979. Car si elle abhorrait le communisme, elle entendait aussi libérer l'Iran du poids des Etats-Unis. De fait, les relations irano-américaines furent rompues, du moins officiellement. Or, dans cette région du monde, intérêts américains et israéliens sont intimement liés : les premiers souhaitent faire main basse sur les richesses pétrolières du Moyen-Orient pour les contrôler et ainsi conserver l'Europe et le Japon dans leur orbite, mais aussi et surtout, faire pression sur les approvisionnements énergétiques du grand rivale chinois, dont la croissance menace directement Washington, qui use par ailleurs du prétexte fallacieux de la "guerre contre le terrorisme" pour encercler l'empire du Milieu sur sa frontière ouest et accessoirement aussi la Russie. Quant à Israël, pas plus hier avec l'Irak qu'aujourd'hui avec l'Iran, il ne tolérera qu'un état régional se dote de l'arme nucléaire dont il entend bien rester l'unique détenteur. Si l'Iran y parvenait par le truchement de son programme nucléaire civil, il prendrait alors la tête des causes nationalistes palestinienne et libano-chiite et ferait trembler par la même occasion l'Arabie-Saoudite. Israël a donc tout intérêt à ce que les Iraniens ne se dotent pas de cet armement sous peine et de perdre sa supériorité militaire et d'assister à un arrêt de sa politique migratoire, surtout quand le président Ahmadinejad déclare vouloir «raser l'état hébreux de la carte». Dès lors, toute les manœuvres propagandistes sont utilisées pour représenter l’Iran comme le nouvel avatar du nazisme. Pour Israël la solution est claire et sans ambiguïté : aucun programme nucléaire en Iran, même civil ! 

Les événements de ces derniers jours doivent donc être interprétés avec prudence. En l'absence de preuve formelle démontrant une fraude électorale massive, il convient de reconnaître la légitimité de Mahmoud Ahmadinejad. Il est cependant notable et étonnant que les américains, les israéliens et leur relais locaux (BHL, Glücksmann, Adler) restent aussi silencieux alors que nos postes de télévision sont inondés d'images d'insurrections ayant un léger parfum de propagande. La stratégie des "révolutions de velours" semble donc abandonnée.

Mais au profit de quoi ?
Le président Obama déclarait mardi 16 juin qu' «il est important de comprendre que, malgré les bouleversements qui se déroulent actuellement à Téhéran, la différence entre Ahmadinejad et Moussavi n'est peut-être pas aussi importante qu'on le pense» et que  «quoi qu'il arrive, nous aurons affaire à un régime iranien traditionnellement hostile aux Etats-Unis (…) et qui poursuivra ses ambitions nucléaires». De même Avigdor Lieberman, ministre des affaires étrangères israélien et farouchement anti-iranien, déclarait : «De toute façon, il y a deux points de consensus au sein de l'élite politique iranienne, c'est la haine d'Israël et la volonté de poursuivre le programme nucléaire. C'est pourquoi nous ne plaçons aucun espoir dans ce qui se passe». 

Au final, américains et israéliens n'auraient-il pas stratégiquement intérêt à voir un "radical" à la tête de l'Iran qui refuse tout dialogue sur son programme nucléaire plutôt qu'un modéré, qui sans y renoncer, se dit prêt «à discuter avec le groupe 5+1» [ndlr : Etats-Unis, France, Chine, Grande-Bretagne, Russie et Allemagne] afin «qu'il ne se transforme en un programme militaire» et qui laisserait le problème traîner en longueur. Il est plus facile de déclencher une frappe militaire contre un M. Ahmadinejad intransigeant et suspecté d’être entaché d'irrégularités électorales que contre Mir Hossein Mossavi.

Il ne s'agit là que de suppositions que l'avenir infirmera ou confirmera. Par ailleurs, il est certain qu'un Iran sanctuarisé, allié à la Russie, au Venezuela et à la Chine permettrait de briser définitivement l'hégémonie américaine et favoriserait l’émergence d’un monde multipolaire.

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